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S’il est un écrivain algérien dont les lecteurs n’attendent pas la date anniversaire de sa disparition pour le revisiter, c’est bel et bien Mouloud Feraoun.

Ses romans sont lus et relus tout au long de l’année. Ce n’est pas un hasard si ses livres sont si convoités. L’écrivain de génie que fut Mouloud Feraoun a fait de son oeuvre une fontaine inépuisable où la vie en société et le village kabyle sont dépeints avec un style littéraire devenu une référence au fil des décennies. Mouloud Feraoun a réussi la prouesse d’écrire des romans avec un style simple et accessible à un large lectorat. Mais son écriture limpide et sans fioritures n’est aucunement synonyme de platitude. Car la profondeur de ses oeuvres a fait que cet auteur est étudié dans les universités et, des extraits de ses livres sont inclus dans les manuels scolaires. N’eut été la mort cruelle que lui ont réservé les criminels de l’OAS, Mouloud Feraoun aurait sans doute écrit plus et encore mieux. Son parcours d’écrivain a malheureusement été interrompu subitement. Mais sa trilogie reste une référence dans le domaine littéraire.

Sur le plan humain, Mouloud Feraoun demeure un exemple d’humilité et de modestie. Cette simplicité est reflétée de manière édifiante dans ses lettres à ses amis, particulièrement celles adressées à Albert Camus. En écrivant au prix Nobel, Mouloud Feraoun ne se faisait pas d’illusions mais aussi, il ne lésinait pas sur les mots pour mettre en exergue le génie littéraire de son correspondant. Mouloud Feraoun a été sobre également parce qu’il ne s’est jamais enorgueilli bien qu’il avait toutes les raisons pour le faire. C’était l’un des premiers écrivains algériens. Il s’est fait éditer par une prestigieuse maison d’édition, Le Seuil. Il a reçu un prix littéraire à la publication de son deuxième roman, La Terre et le sang et il bénéficiait d’un soutien permanent de l’écrivain français Emmanuel Roblès.

Ce dernier l’épaulait et l’encourageait pour qu’il poursuive l’écriture quand le spectre du doute et de l’incertitude le gagnait. On retrouve aussi l’humilité de Mouloud Feraoun dans son habitude à ressasser qu’il rédigeait ses romans sur des cahiers d’écolier. Mais Mouloud Feraoun, ce n’est pas seulement un caractère effacé. C’est ensemble de ses personnages qui meublent des trames passionnantes mais réelles et prégnantes.

Qu’il s’agisse du petit Fouroulou qui deviendra grand ou d’Amirouche qui aimera aveuglément avant de mourir ou encore de l’adolescente Dahbia, qui aimait sans savoir comment aimer, tous les personnages de Mouloud Feraoun marquent à jamais le lecteur. Ce sont des êtres en chair en os qu’on retrouve entre les lignes de la trilogie: Le Fils du pauvre, La Terre et le sang et Les chemins qui montent. Ce dernier reste un livre féerique qui plonge le lecteur dans le labyrinthe inextricable des sentiments.

Les Chemins qui montent sont le roman de l’amour et de la haine. Une haine villageoise qui ronge ceux qui la véhiculent jusqu’à l’autodestruction. On ne peut pas s’empêcher de faire le parallèle entre ce que raconte Mouloud Feraoun dans ce roman et ce qu’il a vécu lui-même dans son village natal à Tizi Hibel.

Mouloud Feraoun a été sans doute victime de cette inimitié et de cette animosité qui ronge des individus en proie à un déficit affectif insatiable et à un rythme de vie des plus rudes. Mouloud Feraoun a écrit ce livre, non pas pour condamner mais comprendre. Son souci consistait d’abord à faire le constat des choses qui existent. Puis faire part de l’indicible souffrance de l’être humain devant l’inexorable marche du destin. Le livre Les chemins qui montent n’est qu’une suite de La Terre et le sang.

Pourtant, grâce à son génie, Mouloud Feraoun a réussi à en faire deux oeuvres presque distinctes qu’on peut lire séparément sans sentir aucunement l’ombre d’une incompréhension.

C’est dire que le romancier a réussi à coudre un lien tacite entre les deux trames pour en faire en même temps une oeuvre unique et deux livres différents. On peut lire Les chemins qui montent sans éprouver la sensation que l’on a raté quelque chose qui aurait dû précéder ce récit. De même que la lecture de La Terre et le sang ne laisse aucun goût d’inachevé.

La grandeur de Mouloud Feraoun, c’est aussi cette capacité de faire baigner le lecteur dans l’ambiance du village exactement telle qu’elle était, avec tous ses aspects répugnants mais aussi avec le charme inénarrable de partager les peines et les douleurs de la vie dans un climat de solidarité que l’on regrettera éternellement. Le Fils du pauvre restera ce livre référence de l’enfance.

C’est un peu L’Enfant de Jules Vallès ou Le Pain nu de Mohamed Choukri. Sauf que dans le cas de Mouloud Feraoun, il s’agit de raconter une vie d’enfant dans un village kabyle qui n’a jamais été évoquée auparavant par un écrivain.

Malheureusement, à notre époque, la modernité avec tout ce qu’elle charrie comme reniement de l’authenticité, n’a pas laissé beaucoup de place à des personnages comme Fouroulou, lequel, il n’y a pas si longtemps, était l’objet de discussions entre élèves et maîtres, voire entre amis et bibliophiles. Mondialisation oblige, Fouroulou Menrad a cédé devant le rouleau compresseur des Harry Potters et autres envahisseurs culturels qui réduisent la culture locale à sa plus simple expression.

Bien que Mouloud Feraoun reste l’écrivain algérien le plus lu, il est regrettable de constater que la nouvelle génération est de moins en moins au fait de ce qu’il a écrit sur ses aïeux et leur vie. Mais s’adapter à la réalité est peut- être l’un des messages les plus forts que véhicule l’oeuvre de Mouloud Feraoun.

C’est pourquoi, en cette date de double anniversaire de sa naissance et de son assassinat, il faudrait se réjouir que ses livres soient encore lus, peut-être moins qu’avant, mais avec la même fougue et la même passion.

Aomar MOHELLEBI

 

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